• Episode7 - L’entente cordiale

    Un imbécile qui se tait n’est pas très différent d’un intellectuel qui ne dit rien.
    Jean-Marie Gourio « Brèves de comptoir »

    Où la princesse et les rase-moquettes décident de cohabiter sans qu’elle soit la boniche. (Ce n’est pas que je sois contre la version originale qui reflète les mœurs de l’époque, mais je ne veux pas me mettre mal avec les féministes, et puis nous sommes au vingt et unième siècle que diable !)        

    Pour les ceusses qui chipotent et pensent qu’on leur joue du pipeau, voici ce que les nains avaient déclaré à Blanche-Neige dans la version originale : 
    - Si tu veux t'occuper de notre ménage, faire à manger, faire les lits, laver, coudre et tricoter, si tu tiens tout en ordre et en propreté, tu pourras rester avec nous et tu ne manqueras de rien.      
    - D'accord, d'accord de tout mon cœur, dit Blanche-Neige. Et elle resta auprès d'eux. Elle s'occupa de la maison. Le matin, les nains partaient pour la montagne où ils arrachaient le fer et l'or ; le soir, ils s'en revenaient et il fallait que leur repas fût prêt.

    A l’époque des frères Grimm, les jeunes filles étaient éduquées pour tenir la maison et elles étaient interdites d’études supérieures. Vous pensez bien que si j’écrivais cela aujourd’hui, je me ferais laminer, huer, griffer ; Femme Actuelle écrirait un article en me déclarant grand prêtre de l’inquisition, roi du machisme éculé (et je reste correct), chantre de l’évêque Cauchon qui a œuvré pour que Jeanne d’Arc redevienne une femme au foyer. Bref, ce serait un tollé général.         
    Que mes lectrices (que j’embrasse) se rassurent, notre Blanche-Neige n’est pas une oie blanche, ni une dévergondée, mais une jeunesse de notre temps, bien dans ses baskets. Reprenons notre histoire.    

    Cosinus a lui-aussi entendu de petits ronflements venant de l’étage ; Il  jaspine :       - M’est avis qu’il s’agit plutôt d’un ronronnement de minette ; laissons pioncer celle qui nous a chiadé cette succulente soupe aux choux. Il se fait tard et il nous faut éponger l’apéro ; commençons par  tortorer, nous aviserons ensuite de la conduite à tenir. 
    l'ntérieurT
    ous acquiescent. Ils récitent leurs grâces, car ils sont protestants, et posent leurs miches sur leurs chaises. Ils briffent une bonne ventrée de soupe, un morceau de lard, se tartinent un chouia de fromage fort sur une belle tranche de pain et finissent leurs agapes avec un saladier de cerises burlat. Le silence n’est interrompu que par de grands slurps, le claquement des menteuses, et les petits ronronnements cadencés de la princesse.           
    Les gamelles vides, la brioche tendue à s’en péter la sous-ventrière, la ceinture décrantée, ils se sentent bien benaises. Chacun rote bruyamment ou pète pour les plus délicats ! Après avoir plié leurs opinels qu’ils mettent dans l’étui accroché à leurs falzars, ils placent leurs couverts dans le lave-vaisselle puis rangent leurs torche-babouines dans leurs casiers respectifs.
              
    - Allons z’enfants de la fratrie ! Jabille Cosinus qui a fait son service militaire dans le génie à Lille avec le caporal Rouget, un chanteur engagé, il convient à présent d’aller présenter
    nos hommages à la donzelle (il avait lu tout San Antonio qui, dans ce volume quatre disait : « ce qui me contrarie le plus, ce sont les ouatères de wagons de seconde classe, le poisson mal cuit, les jeunes filles de plus de quatre-vingt-dix-sept ans et les liaisons mal-t-à-propos » Un philosophe !).           

    Ils grimpent l’escadrin en rang d’oignons et arrivé sur le palier, Cosinus délourde doucement. Les prèsdusols s’encadrent dans l’entrée de la chambrette et arregardent Blanche-Neige. Rêveur qui connait lui, tout le répertoire de Fernandel, chantonne : - ♫ Elle est belle, elle est mignonne, ♫ c’est une bien jolie personne, ♫ avec son chignon qu’est toujours bien coiffé ... La princesse se désensommeille, s’étire gracieusement, entrouvrant ses mirettes. Elle zieute les nains et, surprise au déballage, sort de son sac Vuitton, sa poudre de riz pour son pifounet, puis son blush pour colorer ses joues. C’est vrai qu’elle est bien croquignolette la mominette.

    Les nains qui ont reçu une éducation puritaine, sont très vieille France et conventionnels ; aussi, ceux qui ont encore leur bitos sur le ciboulot, l’ôtent et tiennent leur galurin à la pogne. Cosinus commence par présenter ses potes à la gisquette qui cloque un bécot sur leur front en peau de fesse, ce qui les fait frétiller de contentement. Même Grisbi qui d’ordinaire n’apprécie guère les épanchements, en esquisse un sourire. Cosinus l’invite ensuite à les rejoindre au salon-bibliothèque. Hercule et Dandy approchent près de la cheminée un canapé Chesterfield biplace en cuir vert olive en invitant  la gosseline à prendre place. Dynamite ravive le feu qui couve, avec de nouvelles bûches. Bouftou installe sur la table basse quelques assiettes de bredeles (petits fours alsaciens à la cannelle et au citron en forme d’étoile, de demi-lune ou de bonhomme) de sa création ; il en avait appris la recette au cours d’un séminaire pâtisserie à Colmar. Dandy fait péter le bouchon d’un jéroboam de champ’ bien frais et assure le service.

    Blanche-Neige lève sa flute en disant : « prost ! », c’est-à-dire « santé ! » en langue germanique (nous sommes dans un conte allemand, ne l’oublions pas !). Après que chacun eut liché une première gorgée, Cosinus engage la conversation :        
    - Tout d’abord, nous te remercions pour avoir remis notre cambuse en état. Mais ne te berlure pas en pensant que nous sommes des cradingues. Dans notre village, il se passe toujours quelque chose, un peu comme aux Galeries Farfouillettes. Cette semaine, a été déclarée la « semaine crassouille » et demain, un jury de gais lurons devait décerner le premier prix à la casbah la plus dégueu. Nous allons donc déclarer forfait, mais ne te casse pas le bourrichon, ce n’est pas de ta faute ; tu n’étais pas au courant ! Parles-nous de toi. Qui es-tu ? Qu’est-ce qui t’a conduit jusque chez nozigues ?          

    Blanche-Neige dégoise alors ses tribulations et les intentions assassinesques de la Reine. Les nains assis en demi-cercle auprès d’elle, s’offusquent à l’esgourde de tant de noirceurs. Terminant son patrigot et pour ne pas les mettre en danger, elle rajoute que dès le lendemain, elle décarrera pour se trouver une nouvelle planque car elle ne veut pas que la Reine raboule en suif dans leur bastringue, détruisant leur bicoque et les jetant dans les oubliettes de son château. Sur ses dernières déclarations, des murmures de réprobation fusent.

    Cosinus réclame le silence et débagoule :          
    -
    Il n’est pas question que tu gicles de notre cambuse pour notre sécurité. Si tu as posé tes valoches chez nous, c’est que tel est notre destin et nous t’offrons assistance et protection. Laissons le sablier du temps faire son œuvre (elle n’est pas belle cette métaphore ? un chouia de poésie, ça vous chanstique un dur à cuire en pierrot lunaire) ; dans quelques temps, la vieille mégère finira par t’oublier, mais pour l’heure, accepte notre hospitalité. Nous n’avons dans le coinsto que des potes qui ne moufteront pas ; fais-nous confiance ! Mais il se fait tard, occupons-nous de ton couchage !         

    Toute la tribu des rase-bitume débaroule l’escadrin. Le débarras du rez-de-chaussée est nettoyé sommairement et quelques coups de marteaux et assemblage de planches plus tard, un lit à la taille de la princesse est improvisé. Dandy a cousu à la hâte une paire de draps et une couverture de laine. Tout ce petit monde souhaite la bonne nuit à la Gisquette et chacun part rouler sa viande dans les torchons.           

    Le lendemain matin elle se réveille un peu tourneboulée devant la tournure des événements, mais très vite son tempérament joyeux prend le dessus et c’est toute guillerette qu’elle rejoint Bouftou dans la cuisine, lequel est en locomotive… pardon, je voulais dire en train… de préparer le petit-déjeuner. A sa demande, elle opte pour un bon bol de chocolat chaud au lait bourru, comme ses hôtes. Elle lui prête la main pour installer la table, grille quelques tranches de pain au toasteur acheté en solde à Mammouth qui a tellement écrasé les prix, qu’il s’est fait écrasé lui aussi. C’est la deuxième disparition de ce grand mammifère dont Coluche a immortalisé l’épitaphe « Mamie écrase les prouts ! ». Après leur collation, les nains se rendent chez Brico-Merlin faire quelques emplettes.

    Elle profite de ce moment pour faire une petite trempette et se loque d’une salopette ‘’Esprit Overall’’ en jean bleu foncé, poches plaquées à l’italienne, avec revers à la hauteur des chevilles, d’un chemisier madras jaune-orange et dégradé de bleu, manches longues et poignets mousquetaire et se chausse de sneakers new Adidas blanches. Elle rajoute son serre-tête jaune-orangé, sa chaine et sa médaille de baptême qu’elle sort de sa boite à bijoux bien rangée dans son sac Vuitton.   

    Elle commence à préparer la bectance en épluchant les légumes et chantonne :     
    - Un jour mon prince viendra ! ♫ ♫ ♫   Mais intérieurement, elle soupire en songeant que tous les mectons du palais ne sont que des boutonneux qui n’ont pas inventé la poudre ni l’eau tiède. En plus, ils sont du genre craspec et ne connaissent la flotte que les jours de pluie, à Noël ou à Pâques. Ils ne lessivent leurs calcifs et leurs fumantes qu’une fois par mois et leur humour ne dépasse pas les blagues carambar. Bref, de quoi faire entrer au couvent la plus délurée des gueuses.  C’est alors qu’elle entend le bruit d’un véhicule.

    Fin de l’épisode... à suivre      

    Ki t’est-ce donc que vient ?    
    Réponse A - C’est samedi le jour des équevilles. Il s’agit tout simplement du passage de la voiture des poubelles.    
    Réponse B - C’est la bagnole du commissaire Labiture accompagné de son adjoint Poivrot-Dabor et de deux policiers. Muni d’un mandat de ramener, il vient chercher la princesse pour la livrer à la reine.    
    Réponse C - Les Rase-moquette rentrent de courses, le coffre plein de matos dégotté à Brico-Merlin le spécialiste du bricolage qui enchante.    
    Réponse D – C’est la guimbarde d’un théâtre ambulant venu annoncer par haut-parleur, la représentation de leur spectacle : « Pinocchio restera-t-il de bois face aux avances de Miss France ?»
     
     

    Glossaire :
    Chipoter – faire le difficile et aussi marchander : une petite nuance dans faire chipoti-chipota qui signifie être maniéré, précieux, minauder.  
    Jaspiner ou jabiller c’est parler.      
    Pioncer – une des quinze façons d’évoquer le dormeur, tout le monde connaît l’expression pioncer à l’hôtel du cul tourné pour dormir fâchés.  
    Chiader, accomplir parfaitement une tâche.  
    Briffer, tortorer c’est manger copieusement. 
    Menteuse : langue (tiens c’est féminin... Aïe ! Qui m’a frappé ?).
    Être ou se sentir benaise – en parler lyonnais, c’est la contraction de se sentir bien à l’aise, se dit surtout après un bon repas.   
    Torche croupion ou torche-cul désigne un mauvais journal et aussi la profession de foi déposée dans la boite au lettre par un candidat aux élections ; un torche-morve c’est un mouchoir, alors pour relever le niveau, j’ai décidé d’appeler une serviette de table un torche-babouines (essuie-lèvres) à noter que si limace au singulier est une chemise, limaces au pluriel, ce sont aussi les lèvres.
    L’escadrin, comme escalier, se dit au singulier quand il s’agit d’un ensemble de marches qui arrive sur un palier. S’il faut passer par plusieurs paliers, il faut dire les escaliers ou les escadrins (amis défenseurs de la langue française bonjour !). Surprise au déballage, se dit surtout d’une femme que l’on rencontre à son lever (en tout bien tout honneur) avant le passage à la case coiffure et maquillage.
    Bitos, galurin ce sont des chapeaux, mais pas des casquettes !
    Ciboulot c’est la tête et surtout le haut du crâne.
    Se berlurer, se tromper lourdement.
    Se casser le bourrichon, c’est réfléchir intensément et se tourmenter tandis que se casser le cabochon, c’est réfléchir simplement parce que la bourriche relève de la tête d’un académicien et la caboche la tête du commun des mortels.
    Décarrer, partir d’un lieu et gicler partir vite, se sauver.
    Rabouler en suif c’est arriver très brutalement, en colère.
    Moufter, dénoncer.
    Rouler sa viande dans les torchons, aller se coucher.
    Prêter la main, en lyonnais c’est aider manuellement.
    Calcif, calbute ou calbar, c’est le caleçon ou caneçon en parler lyonnais.
    Équevilles ce sont les balayures, les ordures en parler lyonnais.

    L’argot comme les parler régionaux, est au français, ce que la garniture est à la choucroute. Ils rendent un texte encore plus plaisant et plus gouteux. Relisez cet épisode en y ajoutant les nuances du glossaire, vous y verrez, c’est plus joyeux et plus chantant.


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