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         Plancus souhaita rejoindre Condate au confluent du Rhône et de la Saône. Pour s'y rendre, il fallait emprunter une route qui descendait le long des pentes. Elle était particulièrement abrupte dans sa première partie jusqu'à un replat d'où elle repartait plus doucement. Jugeant le trajet périlleux, le proconsul s'adressa à Petafinus:

         - Raidillius via bis répétita Costa Magna, craignum culus pardessus testum? (j'ai repris le texte en V.O.)

         Ce que l'on peut traduire en gaulois par: ne te semble-t-il pas que cette voie est particulièrement raide et qu'avant que nous ne parvenions au replat de la Grand'Côte nous ne finissions par débarouler en faisant un patacul (c'est à dire en tombant cul-par-dessus-tête)?

         - Ke nenium, te cassus pas le bourichonum, finassames slalonum plaçum et redémarames tranquillos via Costa Magna, rétorqua Petafinus

         Autrement dit : Que nenni te prends pas le cabochon, je fais juste un petit freinage sur le côté au niveau de la plateforme et on repart peinard en suivant la Grand'Côte.

         - Aléa jacta est! cascadum faisames solus. Mezigum, Tartempio et Fabulix allâmes pédibus jambus colagnus et rejoignâmes replat.

         Traduction: Bingo! fais comme tu penses, mais je me sens pas de jouer les cascadeurs. Va seul; ma pomme, Tartempio et Fabulix, nous te rejoindrons à pied, en bambanant de collagne jusqu'au replat.

         Nos trois amis descendirent du chariot et avant même qu'ils ne se mettent en route, l'aurige s'engagea sur le raidillon. Les mirettes écarquillées nos trois mectons constatèrent que, poussé par le poids du véhicule, les chevaux s'emballaient.

         - Per jovem, frena couyonus ! (Au nom du ciel, freine espèce d'ébravagé) hurla Munatius.

         Rien à cirer, il était déjà trop tard. Les étalons juste avant d'atteindre le replat s'abousèrent, le char se coucha, se brisa, s'éparpilla façon puzzle, tandis que Petafinus fut projeté en l'air tel un bloc de pierre de baliste.

         J'aurai pu dire un boulet de canon, mais vous connaissez mon sens de la précision et mon souci d'éviter les anachronismes, puisque le canon n'existant pas à l'époque de la guerre des Gaules, le boulet c'est pas possible non plus, et ils feront joyeusement leur apparition sur les champs de bataille au 14ème siècle. Vous y savez comme moi qu'il y a toujours un marque-mal prêt à relever la moindre anomalie historique histoire de montrer sa science en se moquant du pauvre auteur qui voulait seulement faire une métaphore pour adoucir la rudesse d'un spectacle effrayant car quoi de plus effrayant que d'observer le trajet en l'air d'un pauvre diable qui comme de bien s'accorde ne va pas s'en sortir sans casse. Bon, cette mise au point étant faite, je sais plus où j'en suis...

         Ah oui! notre Petafinus, après avoir accompli une triple vrille et un double salto facial, alla s'écramaillé contre une hutte en bas de la montée. Si la paille avait amorti le choc, il était tout de même pas loin de dévisser son billard et d'épouser la camarde lorsqu'il fut rejoint par nos trois mamis tout tourneboulés.

         Le proconsul manda son chirurgien, un médecin grec, Aristophane Thénia, qui diagnostiqua une fracture du crâne et pratiqua sur le champ la trépanation bi-convexe-latérale que lui avaient enseigné ses deux professeurs d'internat, les docteurs Frank et Stein. L'intervention fut inutile car Petafinus ferma son parapluie pour alleBVGDVNVM - 4ème épisode - les Pierres Plantées r manger les pissenlits par la racine, dans la nuit.

          Plancus désolé de la perte de son aurige, fit établir sur le champ, dans le haut de cette route périlleuse trois bornes destinées à en interdire l'accès aux voitures. Et il prescrivit qu'on gravât sur chacune des trois pierres la lettre P; on les appela les Pierres Plantées.

         Les trois initiales P.P.P. pour Plancus, Petafinus, Peritissimus. Certains archéologues prétendent qu'il s'agissait en fait des trois lettres C.A.F. (Cave, Auriga, Fastigum), c'est-à-dire: Descente brusque, tournant dangereux. Il est décidemment bien difficile d'apréhender la vérité historique!

    Ce qui est sûr, c'est que depuis ce drame, dans le parler lyonnais, le verbe petafiner signifie abîmer, gâter, rendre méconnaissable et il s'apparente au vieux mot français putafin qui signifie: mauvaise fin.

    A suivre...

    Glossaire

         Bambaner de collagne: se promener ensemble, en bonne compagnie.

         Métaphore: il est souvent difficile de faire la différence entre une périphrase et une métaphore. Michel Audiard toujours soucieux de venir en aide à ses contemporains, en donne un parfait exemple par les voix de Bernard Blier et Françoise Rosay dans l'excellent film Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages:

         B.B. - Attention! j'ai le glaive vengeur et le bras séculier! L'aigle va fondre sur la vieille buse!... Un peu chouette comme métaphore, non?

         F.R. - C'est pas une métaphore, c'est une périphrase.

         B.B. - Fais pas chier!...

         F.R. - ça c'est une métaphore.

         Je dédie cet exemple aux grammairiens qui parfois nous gonflent avec leur langage doctoral et souvent incompréhensible. Rien ne vaut une image plutôt qu'un long discours.

          Dévisser son billard, épouser la camarde, fermer son parapluie, aller manger les pissenlits par la racine: je n'ai pu résister au plaisir de vous préciser quatre des cinquante façons de mourir. Le français argotique populaire, comme les parlers régionaux sont des langages fleuris qui ne doivent pas disparaître.

     


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         Conformément à son habitude, le proconsul décida de visiter sa banlieue pour mettre sa touche personnelle sur les différents quartiers proches des hauteurs de Bugndunum.

         Il manda Petafinus, son cocher favori, fit atteler un char léger où il prit place avec Tartempio et Fabulix. Avec une petite escorte de cavaliers, il partit rejoindre la colline d'en face en traversant l'Arar par un passage à gué, à la hauteur d'une île située au nord de la ville.                                                                           

    BVGDVNVM - Turbinedunum    

         Cette île comportait un petit bois de chênes et nombreux étaient les prêtres gaulois, qui, munis de leur serpette allaient cueillir le gui. Plancus connaissait cette coutume barbare. Il trouvait amusant que les Ségusiaves soient affublés de moustaches alors que les druides arboraient de longues barbes blanches. Il dit à Fabulix, chargé de graver sur ses tablettes, les instructions de son patron.

         - Nous appellerons ce lieu "l'île Barbe".

           Il gravit la colline par un large chemin emprunté par ses troupes venant d'Helvétie et qui comportait de nombreux petits fortins avec des sentinelles qui surveillaient cette voie propice aux invasions.

         - En haut de la montée des forts, dit le proconsul, nous irons coquer la miaille aux fenottes et faire cinq sous à leurs époux, deux chevaliers de mes amis qui, après avoir obtenu leur congé, ont créés ici une colonie romaine appréciée des autochtones.

         Effectivement lorsqu'ils arrivèrent sur le plateau où se dressait une splendide domus, ils furent reçus par Calvirius qui justement recevait son homologue Curius, élevé lui aussi au rang de procurator équestre (équivalent de préfet). C'étaient deux solides gaillards, des Sarmates qui avaient fait carrière dans la cavalerie romaine. Ils s'étaient illustrés sur de nombreux champs de bataille et en dernier à Alésia où ils avaient vengés la défaite de Gergovie en battant cette fois, la cavalerie redoutée de Vercingétorix. De retour à la vie civile, couverts d'honneurs, ils avaient fondé une petite cité. Comme ils étaient copains comme cochons et qu'aucun d'eux ne voulait tirer la couverture à soi, ils décidèrent d'appeler cette cité Calvir-et-Curi.

         - Bien le bonjour mes belins, belines et ave Caesar! dit le proconsul en descendant du char.

         - Vous restez diner avec nous! déclara Calvirius; Calpurnia ma fenotte, a préparé une soupe au lait, une salade de clapotons, un barboton...

         Je vous y dis pas la suite pour pas que vous saliviez au-dessus de votre clavier, mais les agapes durèrent jusqu'en milieu d'après-midi, jusqu'à tant que notre équipe un peu coufle reprit sa route. Ils arrivèrent à la limite du plateau offrant un splendide point-de-vue sur le Rhône, les plaines de l'Est lyonnais et les Alpes. Et du côté Sud, au bas d'une forte pente  on pouvait apercevoir le bourg celtique de Condate.

         Un énorme rocher se dressait là.BVGDVNVM - 3ème épisode - Lebosseurdunum

         - Etonnant, le gros caillou! dit Plancus admiratif. Est-ce l'oeuvre des Dieux?

         Fabulix qu'était pas rien un benoni ni un affligé des boyes du cerveau précisa:

         - Il s'agit d'un quartzite triasique métamorphique, une roche qui provient des Alpes. Ce bloc a été déplacé par les glaciers du Riss il y a environ 140000 ans. Une légende prétend qu'il s'agit du coeur fossilisé de Radinix, un vieux rapiamus que prêtait ses sous à de pauvres gens avec un taux si tant élevé que les mamis pouvaient pas rembourser et étaient vendus comme esclaves.

         - Il avait tout de même pas le coeur si gonfle! s'interloqua le proconsul.

         - Mais oui, c'est bien sûr, rétorqua Fabulix. En fait c'est un artignole moins pire que lui qu'avait été, comme de bien s'accorde, condamné par le dieu de lumière Bélénos à pousser un gadin que devait grossir jusqu'à temps qu'il croise un plus mauvais que lui. Et c'est donc en croisant Radinix sur le plateau que le sortilège cessa et que le bloc tourna comme une fiarde et s'abousa à l'emplacement actuel.

         Je vais peut-être faire un don à ce dieu, se dit Munatius qu'était certes un peu constipé du morlingue (radin), mais qu'était encore plus pétochard à l'idée de contrarier les divinités, fussent-elles adorées des barbares.

         En traversant les cultures et les vignes du plateau, il avait constaté que tout un chacun n'avait de cesse de mouiller la chemise et de s'activer dans ses différents travaux.

         - Ce lieu s'appellera: Les bosseurs dunum (la colline du monde que travaillent), déclara-t-il à Fabulix.

    A suivre...

     

    Glossaire

         L'île Barbe est une île située au milieu de la Saône dans le 9ème arrondissement de Lyon, quartier de Saint-Rambert. En 1827, un pont suspendu, le plus ancien de Lyon encore en service, enjambe l'île à sa pointe sud et permet de relier les deux rives, droite (Saint-Rambert) et gauche(Caluire-et-Cuire). 

          Coquer la miaille et faire cinq sous: parlant par respect, un bon gone en toute amitié, se doit de faire la bise aux dames et serrer la main aux hommes.

         Chevaliers: dans l'armée impériale romaine, le grade de chevalier correspond à celui de général de cavalerie

         Calvir-et-Curi: la commune de Caluire-et-Cuire mitoyenne à la Croix-Rousse aurait bien été fondée par les colons romains Calvirius et Curius à l'époque de la guerre des Gaules.

         Clapotons: pieds de mouton. La salade de clapotons est un délice si la recette lyonnaise est bien suivie. Je vous y dis pas ici, ça vous ferait regret de pas y goûter.

         Coufle: c'est aussi être tout gonfle d'avoir trop mangé

         Le Gros Caillou: il domine le Rhône et la plaine jusqu'aux Alpes et il est devenu à la fois le symbole de la force et de la persévérance des Lyonnais face aux obstacles.

         Artignole: verbeux, menteur, sans parole et sans honneur, faiseur d'embarras. Vous y avez compris, c'est pas du beau monde friquentâble.

         Fiarde: petite toupie en bois lancée à l'aide de la corde qui l'entoure. Jeu très pratiqué (dans les autrefois) par les gones dans les cours de récrée.

     


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  • BVGDVNVM - La colline des bugnes     Le proconsul avait revêtu sa plus belle toge d'apparat.

         - Faudrait-voir à pas se présenter en sale devant tout ce cuchon de monde et passer pour un marque-mal se disait-il!

         Pour se faire tirer le portrait, il avait fait venir pour l'occasion un artiste réputé, un dénommé Uderzum, un portraitiste romain qui créchait à Lutèce car il avait dû quitter Rome, pour avoir caricaturé Jules. Il était également soupçonné d'avoir des sympathies pour quelques irréductibles Armoricains.

         - Inutile de faire paraître mon portrait dans ton reportage! demanda-t-il à Fabulix, le cousin de Tartempio. Je ne voudrais pas servir de casse-dalle aux lions du Colisée. Et c'est pour cela que cette anecdote ne figure pas dans les livres d'histoires.

     

         Les offrandes étaient disposées sur des tables. Il y avait là des petits carrés de lard, attachés en paquets avec des liens d'osier; des épis de blé cueillis dans un champs voisin le long du sentier qui s'appelle encore de nos jours "la Montée des Epis"; des vases de fabrication locale, en terre jaunâtre, bas, de forme ventrue, avec une base solide, une anse latérale unique et un large rebord plat: des outres de vins; des fruits; enfin sur une vaste patère, une pyramide de pâtisseries rondes, en forme de disque ou de bracelets, d'une belle couleur dorée.

         Ainsi qu'il en avait depuis longtemps l'habitude, Plancus indiquait du doigt à son fidèle Tartempio, les offrandes dont il ignorait ou avait oublié le nom gaulois, et à son geste, le vieux légionnaire répondait par le mot ségusiave désignant l'objet.

         Lucius montra d'abord de l'index, les carrés de lard.BVGDVNVM - La colline des bugnes

         - Paké d'couann, dit Tartempio, et il expliqua que ce vocable signifiait, à proprement parler, des pigeons, ficelés comme l'était ce lard, pour être vendus au marché. En rajoutant en fin de cuisson, dans la poèle, des petits oignons piqués de clous de girofle et des carottes émincées préalablement cuits dans un bouillon de volaille, les pakés d'couann rissolés au saindoux et persillés sont un délice à s'en lécher les cinq doigts et le pouce, conclut-il.

       

         Il montra ensuite les curieuses poteries ornées d'un oeil dans le fond.

     BVGDVNVM - La colline des bugnes   - Vase de nuit, dit Tartempio. C'est l'oeuvre d'un potier, un artiste original un peu ébravagé, qui travaille principalement la nuit à la lueur des chandelles, alors, on les appelle des vases de nuit. Une coutume récente veut que cet objet soit offert pour leur nuit de noces aux jeunes mariés. Il est apporté solennellement par leurs amis, garni dans le fond, d'une portion de purée de boudin noir et d'un verre de vin blanc que les nouveaux époux doivent consommer immédiatement.

     

         - Ils sont fous ces gaulois! se dit le proconsul en montrant du laridet* les pâtisseries.

         - Bugnn, dit alors le vétéran et il présenta à son chef la patère où s'empilaient les disques dorés. Plancus qui était gourmand, en prit un avec méfiance, mais l'ayant gouté, il fit claquer sa menteuse contre son palais:

         - Exquisiitissimum! (fameux en latin de cuisine) déclara Plancus.

         Il en prit un autre, puis un troisième et vida quasi tout le plat ne laissant que les deux plus petites des bugnn car il craignait les dieux et ne voulait pas les offenser.

         Une fois les victimes immolées et les libations accomplies, il monta sur le tabagnon pour un patrigot éloquent car cet ami de Cicéron était un orateur réputé. Comme il avait un peu forcé sur la consommation de vin miellé, il était peu chaud des manettes (oreilles) et s'écria avec un enthousiasme reconnaissant:

         - Dieu des marchands et des voleurs et réciproquement, je te voue la cité que j'ai fondée conformément au décret du sénat, pour que tu la fasses prospérer et grandir au confluent de ces deux fleuves. En vertu des pouvoirs qui m'ont été conférés, je donne à cette cité le nom de la colline sur laquelle elle fut consacrée. Elle s'appellera Bugndunum, la colline des bugnn.

         Les buccins sonnèrent et les Ségusiaves réunis autour de l'autel pour cette cérémonie inaugurale se dispersèrent en acclamant longuement le proconsul.

         Nous étions en l'an de Rome 711, le 43ème avant notre ère, au début de juin et sans doute un mercredi, le jour de Mercure ayant été choisi pour la célébration du sacrifice auquel nous venons d'assister.

     

     Glossaire du parler lyonnais:

    Cuchon: un tas, un amoncellement une quantité; vient du gaulois kukka qui veut dire sommet

    Ebravagé: écervelé, un peu fêlé de la cafetière, mou du ciboulot.

    Laridet : index. En lyonnais les cinq doigts de la main sont: le gros det, le laridet, la longue dame, le jean-du-siau et le cortiaud ou plus familièrement pour les petits minots, le petit quinquin.

    Bugnn: prononcer bugnes, elles n'ont plus cette forme primitive et archaïque.

    Tabagnon: estrade. tout emplacement surélevé pour discourir; vient du tabagnon qui est la petite plate-forme du bateau, sur laquelle prends place le jouteur et aussi les planches  pour marionnettistes d'un théâtre de fortune de guignol.

    Patrigot: discours, bavardage.

    Bugndunum: il faut prononcer Bugnedunum, la colline des bugnes.

     

     Fin de l'épisode: à suivre

     

     

     

     


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  • Bien le bonjour mes Belins, Belines

         Pour ce premier article, il me semble utile de commencer par le commencement, ce qui en somme est d'une logique que monsieur de La Palice ne déjugerait pas.

         La bible commence par la genèse, l'histoire de France par nos ancêtres les Gaulois, la lecture par l'alphabet, le roman policier par un crime, alors commençons par nous projeter sur la fondation de cette grande cité qui deviendra Lyon "la ville lumière" grâce au 8 décembre et aux frères Lumière, les glorieux inventeurs du cinéma sans lesquels nous n'aurions pu admirer ce chef d'oeuvre du 7ème na-n'Art: "Mon curé chez les nudistes".

    Lire la suite...


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